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Notes pour
une allocution prononcée par Philippe Tessier, président-directeur
général des Traductions Tessier s.c.c., à l'atelier
sur l'évaluation au congrès 1991 de l'Association
des traducteurs et interprètes de l'Ontario, Ottawa,
le 8 novembre 1991
Mesdames, Messieurs, concurrents, clients, et autres confrères-soeurs,
Précisons au départ que je ne parle pas pour
l'ensemble du secteur privé. Mes propos reflètent
plutôt mon expérience et celle de la société
que je dirige avec un certain succès depuis 1981 et dont
la clientèle est formée de gouvernements, de sociétés
d'État, d'organismes sans but lucratif et d'entreprises
commerciales.
Il y a longtemps que j'ai perdu mes illusions et cessé
de mesurer la qualité d'un traducteur à ses années
de scolarité et d'expérience. Dix ans de métier
sont parfois en réalité autant de périodes
de butinage professionnel, selon le mot d'un ancien collègue
du Secrétariat d'État devenu collaborateur des
Traductions Tessier. Pour moi, le nombre d'années passées
à l'université ou au travail n'est pas un indicateur
de qualité, n'en déplaise à certains universitaires
et syndicalistes.
J'évalue les traducteurs à leurs traductions;
pas à leurs diplômes ni à leur expérience.
Un peu comme on juge un ingénieur à ses ponts,
un charpentier à ses maisons, un chirurgien à ses
interventions et un romancier à ses romans, quand on veut
juger la valeur d'un traducteur, c'est son uvre qu'il faut
voir. Ce n'est peut-être pas une grande découverte,
mais c'est objectif.
Mais comment donc évaluer une traduction? Entendons-nous
d'abord sur ce que c'est qu'une traduction, sur l'objectif visé.
Ce ne sont pas les définitions qui manquent. Et je me
permettrai d'en citer quelques-unes parmi celles qui me semblent
le plus juste.
Denys Goulet, ancien chef des services de traduction parlementaires,
que les plus vieux ont connu, nous faisait apprendre par coeur,
dans son cours de French 2b à l'Université d'Ottawa,
la définition suivante, tirée de la préface
du Concise Oxford French Dictionary d'Abel Chevalley :
«
the value of an English translation lies in the
similarity of its impact on the English mind with the impact
of the original on the French mind.»
L'American Translators Society dans son Code of
Ethical Practices and Professional Rights dit ceci :
«It shall be the duty of all translators :
1. To translate with the greatest fidelity and accuracy they
can command, endeavoring always to give their readers and audiences
the impression they would have if they could read or hear the
original.»
L'UNESCO, dans un texte définissant la profession,
ses droits et ses obligations -- c'est la Déclaration
de Nairobi du 22 novembre 1976 -- décrète :
«The translator has a duty to provide a translation
of high quality from both the linguistic and stylistic points
of view and to guarantee that the translation will be a faithful
rendering of the original.»
La doctrine traductionnelle du Bureau de la traduction commence
en ces termes :
«1. Traduire, c'est établir la communication
entre un auteur et un destinataire en faisant passer dans une
langue une réalité ou une motion saisie par le
truchement de son expression dans une autre langue.
2. Pour que la communication s'établisse dans les meilleures
conditions d'efficacité, il faut donc :
a) saisir la réalité ou la notion exprimée
dans la langue de départ, y compris le point de vue adopté
et l'objectif visé par l'auteur.
b) exprimer cette réalité ou cette notion en langue
d'arrivée, du même point de vue et en visant le
même objectif.»
Je n'ai rien trouvé à l'ATIO, et je le déplore.
Avis à un éventuel Comité des normes.
Toutes ces définitions disent essentiellement la même
chose. La qualité essentielle d'une traduction, c'est
la fidélité à l'original. Et, à mon
avis, c'est Irène de Buisseret qui a su exprimer cette
réalité avec le plus de couleur, dans Deux langues,
six idiomes. Elle soutient que «Si vous êtes
traducteurs, votre instrument n'est ni la lyre, ni le pinceau
-- c'est le miroir
à qui on ne demande pas d'enjoliver
mais de refléter, un point c'est tout
nous sommes
traducteurs et non essentiellement écrivains.»
Une bonne traduction -- celle que j'attends de mes collaborateurs
-- c'est donc celle qui reflète le mieux le texte de départ,
qui crée chez son lecteur l'effet le plus semblable à
celui créé par le texte de départ chez le
sien, sans parures ni décorations ni précisions.
La grande qualité recherchée, c'est la fidélité.
Oui mais
ne faut-il pas également qu'une traduction
soit élégante? Qu'elle soit rédigée
en «bon français»? Sans doute
dans la
mesure où le texte de départ est élégant
et en bon anglais. Faut-il qu'elle soit claire? Pas la Loi de
l'impôt sur le revenu en tout cas, dont l'objectif n'est
pas la clarté ni la beauté, mais l'incontestabilité.
Aucune des définitions que j'ai trouvées ne parle
de beauté, d'élégance, de clarté.
Toutes parlent de fidélité. La beauté, l'élégance
et la clarté peuvent certes être des conditions
de fidélité, mais ils n'en sont pas l'essence même.
Le miroir ne fait pas que refléter la forme des objets
placés devant lui; il en reflète aussi la couleur
et la taille et il reflète les objets qui l'entourent.
La traduction fidèle doit non seulement exprimer la même
idée que le texte de départ, elle doit aussi en
avoir le ton, la précision, l'élégance ou
la non-élégance, mais pas plus. Je m'attends que
le traducteur trouve le ton à partir des indices que lui
fournit le texte de départ et qu'il en tire une copie
conforme. Il faut qu'il voie ce que l'auteur a fait et qu'il
fasse de même. Non seulement il n'est pas tenu de créer,
il n'en a pas le droit.
Si le texte de départ est en style administratif, ou
rhétorique, ou ronflant, ou technique, ou direct, ou raffiné
ou juridique, la traduction doit l'être. Si le texte de
départ n'est pas clair, la traduction n'a pas à
l'être, elle ne doit pas l'être. L'auteur
a peut-être tort de ne pas pouvoir ou vouloir s'exprimer
clairement. Mais tous les auteurs gardent jalousement leur droit
à l'ambiguïté et les clients ne tolèrent
pas que le traducteur se permette de les juger ou de les corriger.
Un texte élégant ne comptant pas plus de huit
fautes mineures par tranche de 400 mots ne constitue une bonne
traduction que si l'original était élégant
et ne contenait pas plus de huit fautes mineures par tranche
de 400 mots. Et on ne devrait pas avoir besoin de me dire que
ma traduction ne doit être ni sexiste ni raciste; il devrait
suffire que le texte de départ ne le soit pas pour que
ma traduction, miroir fidèle, ne le soit pas non plus.
Pour atteindre cette fidélité de reproduction,
pour être miroir fidèle, il faut d'abord respecter
la langue de l'auteur, connaître son vocabulaire et savoir
s'en servir comme si on faisait partie de la profession ou du
milieu ou de l'entreprise ou du ministère de l'auteur.
L'exactitude terminologique est de rigueur. Il faut traduire,
pas expliquer. Les périphrases pour remplacer un mot sont
le plus souvent signe de faiblesse terminologique. Elles peuvent
être une insulte à l'intelligence du lecteur de
langue française en voulant l'instruire, quand le texte
de départ ne le fait pas.
Pour pouvoir respecter la langue de l'auteur et de son auditoire,
il faut avoir une bonne connaissance du domaine, de la terminologie
qui lui est propre, du texte et du dossier. Mais dans bien des
cas, cela ne suffit pas. Il faut aussi avoir une bonne connaissance
du contexte, de l'entreprise, des antécédents de
la culture de son client. En particulier, il faut respecter les
précédents terminologiques et stylistiques. Tous
les organismes ont leur climat social. Ce climat est créateur
et tributaire d'habitudes terminologiques. Les entreprises ont
leur langue à elles, qu'il faut connaître et respecter.
La langue qu'on y parle et qu'on y écrit appartient à
ses utilisateurs, pas au linguiste ni au traducteur. Ainsi, je
sais très bien qu'il faut parler de comptes clients ou
de comptes débiteurs; mais si le bilan de l'année
précédente parlait de comptes à recevoir,
c'est sûrement ce terme que j'utiliserai, à moins
d'être sûr de ne pas embarrasser mon client. De toute
façon, je ne changerai certainement pas le vocabulaire
établi sans consulter le client.
L'auteur sait ce qu'il fait, ou devrait le savoir. Mais, ajouterai-je,
qu'il le sache ou pas, cela ne regarde pas le traducteur. Si
le texte ressemble à un pont Bailey que construisent les
militaires en une journée pour franchir une rivière
de toute urgence, il ne faut pas donner, dans la langue d'arrivée,
l'impression qu'il s'agit du Golden Gate de San Francisco. Si
le peintre a le loisir de modifier ainsi les paysages, le traducteur,
lui, doit non seulement se comporter comme un photographe, mais
encore se passer de filtres et d'autres manipulations. La traduction,
dans le secteur privé, ce n'est pas la place des artistes
échevelés, c'est celle des artisans disciplinés.
Ce que j'ai dit jusqu'ici vaut, à mes yeux, pour toute
traduction, qu'elle soit faite dans le secteur public ou dans
l'entreprise. En quoi le privé se distingue-t-il du public?
Par l'importance accordée au client et à ce qu'il
pense.
S'il n'est pas spécialiste de la langue, le client
connaît par contre très bien son auditoire et sait
mieux que quiconque à quel niveau situer son discours.
C'est lui qui, en principe, connaît le mieux son lecteur.
C'est lui également qui porte la responsabilité
du message. Nos traductions sont un service qu'il achète
comme il achète les services d'un ingénieur-conseil,
d'un avocat ou d'un comptable. Que cela nous plaise ou non, il
ne va pas nous traiter différemment. Peu de clients acceptent
que les professionnels qui les conseillent usurpent leurs pouvoirs.
Oserais-je ajouter que c'est le client qui tient les cordons
de la bourse et que c'est lui qui choisit son traducteur? S'il
est mécontent des services qu'il reçoit, il ira
ailleurs et le traducteur ne pourra rien faire pour le retenir.
Il n'aura pas besoin d'avoir raison et sa décision sera
sans appel.
Tout cela pour dire que , pour établir la valeur d'un
traducteur, il me faut savoir ce que valent ses traductions en
fonction de ce que la clientèle en attend. Pourquoi se
fier au client? Parce que le traducteur ne fait presque jamais
partie de l'auditoire; il n'est donc pas le mieux placé
pour juger de l'impact qu'aura son texte sur lui. L'auteur, lui,
n'est pas toujours en mesure de juger parce qu'il ne connaît
pas forcément les deux langues. Si on s'en remet à
une tierce personne qui fait partie de l'auditoire dans la langue
d'arrivée, on risque de voir le texte modifié selon
les préjugés, les biais et les connaissances de
ce lecteur-correcteur. C'est donc le client, la personne qui
retient nos services, qui doit porter ce jugement, même
s'il le fait par personne interposée.
Je m'en voudrais de passer sous silence deux autres qualités
essentielles de la traduction, dont l'importance pourtant cruciale
semble échapper à certains.
La première qualité d'une traduction, bonne
ou mauvaise, une qualité sans laquelle la traduction n'existe
même pas, c'est celle d'être faite. Je veux parler
du respect des délais... de tous les délais, sans
exceptions. Celui qui veut réussir dans le privé
a avantage à apprendre à faire des miracles et
des pirouettes pour respecter les délais que lui impose
ou lui propose son client.
Un document qui arrive en retard ne vaut rien. Certains ne
semblent pas vouloir ou pouvoir accepter cette vérité.
Mais quand ils demandent l'installation d'une nouvelle ligne
téléphonique pour leur télécopieur,
gare à l'installateur de Bell Canada qui se présenterait
chez eux une journée en retard.
L'autre impératif, c'est l'orthographe et les détails
matériels. Les noms propres, noms de personnes, noms de
villes ou de provinces, les codes postaux, les dates et les chiffres
doivent être transcrits -- traduits? -- avec une exactitude
rigoureuse. De plus en plus, la traduction est remise au client
sur support informatique. Le client l'imprime en version finale
sans même y jeter un coup d'oeil. D'où l'importance
de ne pas convoquer la réunion pour le 12 janvier dans
une langue, et pour le 21 dans l'autre. Ce genre d'erreur --
qui n'est même pas une erreur de traduction comme telle
-- est plus grave que les fautes d'orthographe ou de grammaire,
voire que le contre-sens, qui a souvent l'avantage d'être
si flagrant que le lecteur averti le décèlera.
Peu importe la qualité linguistique d'un ouvrage, et
le respect du style de l'auteur et du niveau de sa langue, un
texte en retard ou qui comporte des erreurs matérielles,
c'est un miroir cassé, un travail manqué. Ces lacunes
trahissent un manque de respect pour le lecteur, une négligence
indigne de notre métier, où tous les mots devraient
être pesés.
Je disais tout à l'heure qu'en dernière analyse,
c'est le client qui a raison. Je me demande parfois si, dans
certaine administration -- administration au singulier -- ce
n'est pas le refus de trop nombreux traducteurs de s'astreindre
à respecter les précédents terminologiques,
stylistiques, documentaires -- qui a entraîné la
prolifération de postes d'agents de liaison, de rédacteurs-réviseurs,
de conseillers linguistiques, d'agents de liaison avec la traduction
et de coordonnateurs, dont l'essentiel du travail consiste à
réviser, adapter et récrire certains textes faits
par des gens qui sont pourtant des professionnels bien mieux
payés qu'eux et au grand dam de ces professionnels. Les
clients sortent vainqueurs du débat par un trait de plume,
sans avoir à dire un seul mot. La profession de traducteur
n'est même pas admise à la table de discussion.
Le client gagne le débat, en allant tout simplement ailleurs.
Au lieu de commander une traduction, il demande alors une adaptation
ou une rédaction parallèle et il obtient ce qu'il
veut, c.-à-d. une traduction qui produit le même
effet sur le lecteur français que l'original sur le lecteur
anglais.
Le client a toujours raison, dit-on... tant qu'il est le client.
Mais rien ne nous oblige, dans le privé, à accepter
n'importe qui comme client. Je ne ferai pas de traductions frauduleuses.
Vaut mieux perdre un client que sa fierté. Je ne change
pas le sens d'un texte. Je laisse cela aux politiciens. Si un
jour je deviens membre de l'Académie, je me porterai à
la défense de la pureté du français. D'ici
là, je me sers de la langue de mes clients. Si on me demande
de traduire du «Brooklyn subway slang», je traduira
ça en joual. Mais ma version d'un éditorial du
Globe and Mail doit pouvoir paraître dans Le Devoir sans
modification ni adaptation, et les juristes francophones doivent
donner la même interprétation à ma version
d'un contrat que leurs homologues anglophones. Je n'ai pas envie
d'aller justifier devant un tribunal pourquoi une longue énumération
a été rendue par deux mots ou vice versa.
Time Magazine rapportait un jour que, dans un procès
pour meurtre aux États-Unis, un témoin ne parlant
pas l'anglais a répondu à une question par un discours
de plusieurs minutes dans une langue étrangère.
L'interprète judiciaire rend ce discours en trente secondes.
Au procureur qui lui demande : «Et quoi d'autre a-t-il
dit?», notre interprète répond : «Oh,
bien d'autres choses, mais rien d'important.» Voilà
un interprète qui se prend pour le juge et le jury. Dans
une cause de meurtre, ça peut faire griller son homme!
À Ottawa, ça peut faire chômer son traducteur.
L'évaluation des traducteurs, dans la partie du secteur
privé que je connais, se fonde sur l'ensemble des traductions.
L'évaluation d'une tranche de six cent mots traduite à
un point donné dans le temps peut servir d'indice, mais
elle peut également induire en erreur. C'est toute la
production d'une année qu'il faut voir. Le travail parfait
d'une demi-journée me dit ce que le traducteur a pu faire
pendant trois heures bien déterminées, pas ce qu'il
peut faire pendant les 1 947 autres heures de l'année.
Rien ne remplace la surveillance constante de la qualité
en cours de route. Un miroir peut se salir ou se déformer
et cesser de renvoyer une image fidèle. Un traducteur
ne vaut pas plus que sa dernière traduction. L'évaluation,
c'est une activité constante à laquelle participer
le client par ses réactions et ses commentaires quotidiens.
Dans certains milieux, on exige du traducteur qu'il soit aussi
un collaborateur à la rédaction, un relecteur d'épreuves,
un conseiller linguistique, et ainsi de suite. C'est peut-être
ce qui a fait qu'un grand nombre de nos collègues affectionnent
de se qualifier de langagiers. Pour ma part, c'est de la traduction
que je vends. Je n'ai aucun rôle pédagogique et
je me garde bien de porter un jugement sur la qualité
des textes à traduire ou sur l'intelligence de leurs auteurs.
Et, je me demande parfois si le «langagier», ce n'est
pas un traducteur qui ne peut pas -- ne veut pas? -- se plier
à la discipline de la profession de traducteur, un traducteur
manqué, quoi?
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